Label, Submitted by ozore on Wed, 11/07/2007 - 10:00.
[French content only] INTERVIEW CHRIS, producteur du projet
Ton parcours musical ?
« Je suis producteur exécutif. En 1981 et avec un ami, j’ai créé l’école de disc-jockey baptisée « FNDJ ». Je formais des disc-jockeys pour les radios et discothèques. Automatiquement, j’ai eu envie de produire, mais je n’en avais pas les moyens. J’ai contacté Loulou Gasté, le mari de Line Renaud. Il m’a testé à travers quelques petites productions, puis m’a prêté un studio dont il m’a laissé la libre utilisation. J’ai travaillé avec les groupes Street Fighters, Atoll (…). Puis, j’ai rencontré le manager des Blood Sweet & Tiers. Il a aimé ma vision de la musique et il m’a emmené à Los Angeles en 1983. J’ai alors travaillé pour Lax Records ou Tamla Motown, passant plus de dix ans sur place. Par la suite, on m’a collé cette étiquette étrange de producteur un peu spécial de rock-soul. Je suis devenu une sorte de « SOS Médecin » d’une musique à l’époque pas vraiment pratiquée en France. J’ai par la suite contribué au management et aux productions du groupe Scorpion. Travaillant occasionnellement pour des gens qui s’occupaient de variété diverse, tel que Frégate Music, j’ai du parfois faire des concessions, car il faut bien manger... »
Ta découverte de l’Électronique moderne ?
« En 95, Carrère / East West m’avait confié la production d’un disque de trip hop. Je me suis mis à la recherche d’un studio expérimental. Je l’ai trouvé à Romainville où travaillait un tout jeune technicien : Dume, qui fait aujourd’hui partie intégrante du projet Arambol Expérience. Avec le trip hop, il a découvert un autre univers. Doucement, il s’est mis à fréquenter les gens de l’électronique comme Interlope, Cosmik Connection (…). D’autre part, mon fils qui est guitariste de Watcha, aime taper des boeufs avec des musiciens à ciel ouvert… Par ces deux biais, je suis rentré en contact avec cette scène. »
La nature exacte du projet Arambol ?
« À Paris, j’en avais assez de tout. Je n’avais plus la motivation de travailler pour des gens qui exigeaient de moi des disques formatés. J’ai décidé de tout vendre pour partir et matérialiser un projet ailleurs. Je gagnais bien ma vie, j’avais des relations, mais personne n’a voulu me suivre, mon projet était trop « bizarre » pour eux. Normal, je savais ce que j’espérais sans savoir comment l’obtenir, ni combien de temps cela me prendrait. En fait, je voulais contredire l’idée reçue que Goa est uniquement trance. Il faut se rendre compte que là-bas existe une constante : l’esprit psychédélique. Le lieu a conservé la mémoire du passage des Beatles, de Jerry Garcia (Grateful Dead)… Ce que j’espérais, c’était de pouvoir réunir toutes les tendances musicales jouées là-bas (folk, rock, trad, trance) pour produire une électro pop fluide et souple, et pas sectaire. Dans ce melting-pot musical, il fallait trouver une couleur. Dume et moi avons installé une trame électronique. On a fait venir des tables numériques et des computers pour recouper l’analogique local. Les musiciens se sont greffés dessus. Je profitais de ces sessions live pour comprendre quels musiciens fusionnaient bien ensemble, je voulais comprendre les connivences. Je n’ai pas eu besoin d’expliquer l’esprit du projet aux gens que je sollicitais, car la magie du lieu fait son office. Tout le monde s’est mis au service de tout le monde, c’était ça mon rêve. Finalement, je crois avoir obtenu une trame musicale intéressante. Personne ne connaissait l’objectif que je poursuivais, mais tout le monde s’est laissé aller. Ce fut un délire total de manager tout cela ! »
Le démarrage du projet ?
« En 2003, j’ai été faire un premier repérage avec Marie BORSCH, ex-chanteuse de Yassasin, pour trouver un local. Le truc incroyable, c’est qu’on est tombé le premier soir sur un musicien, Fabrizio qui cherchait depuis des années quelqu’un de solide pour concrétiser un projet musical. Lui a fait construire sa maison dans le jardin d’une famille indienne. Leur deal verbal : il occupe cette maison pendant dix ans en payant un loyer ; à échéance, la maison revient à la famille. Bref, là-bas, j’ai rencontré un incroyable vivier de musiciens hédonistes. Au départ, Marie qui s’est improvisé réalisatrice et est a l’initiative de la partie vidéo du projet, a eu beaucoup de mal à filmer car les gars avaient envie qu’on les laisse tranquilles. »
Pourquoi particulièrement Arambol ?
« Arambol est un ancien village de pirate, coupé du reste de Goa car cerné par le lit de deux grosses rivières. Quand les premiers hippies sont arrivés, ils se sont installés du côté du lac, en prenant le temps de ne pas brusquer les locaux. Il y a donc une amitié et des intérêts communs qui se sont installés. Freaks, hippies et autres avaient décidé de vivre en autarcie. Les Indiens ont vite réalisé que l’argent qu’ils leur amenaient était suffisant pour se développer de façon indépendante. J’ai commencé à voyager en Inde depuis 1973. J’avais déjà participé, juste pour le fun, à l’organisation de fêtes ou jam-sessions. C’était sans aucun but pro, ni vision de développement. Il se trouve que, depuis quelques années, de plus en plus de musiciens se réfugient à Arambol. C’est peut-être la seule place à Goa où demeure l’esprit des routards d’antan, celui de vivre en communauté et en partenariat avec les Indiens. Cet esprit s’est totalement perdu dans le Sud, à cause des promoteurs immobiliers et des vacanciers qui affluent. »
Beaucoup critiquent le mythe hédoniste de Goa…
« C’est vrai qu’à l’époque, dans les 70’s, on jouissait juste de notre passivité. On était dans « l’art de la glande » comme tous les voyageurs, avec dans la tête une utopie totalement irréaliste. On pensait que rien ne changerait jamais, et l’on ne faisait rien pour les Indiens. On passait nos journées sur la plage à se défoncer, en regardant les Indiens aller au puit, et ramer tout le temps. Ils étaient dans une pauvreté absolue, ce qui finalement nous faisait bien plaisir car tout d’un coup, on vivait quelque chose de très différent de chez nous : il faut le reconnaître ! Ce sont des grosses erreurs d’optique. On jouait aux pauvres, chaussant nos sandalettes, se lavant à peine car il ne fallait pas toucher à l’eau du puit. Bref, au bout de quelques mois, parce que notre visa expirait, on reprenait l’avion – ce qui représente deux ou trois ans de salaire pour un Indien – et boum, on reprenait nos activités, moi le premier ! Ce qui devait arriver, c’est que les Indiens se sont dit qu’on était bien gentils, mais qu’ils en avaient marre de crever la dalle en nous regardant aller et venir. Quand les promoteurs ont compris le potentiel commercial de Goa, ils sont arrivés avec leurs gros sous. Je me suis dit qu’en retournant là-bas, je n’allais pas refaire les mêmes bêtises. »
Comment t’y es-tu pris ?
« Je voulais faire de l’actif, pas du passif, que les Indiens soient contents de nous accueillir et qu’ils puissent aussi profiter de notre travail. On a réalisé qu’il fallait faire avec les Indiens pour qu’ils n’aient pas la tentation de faire avec les promoteurs auprès desquels ils bradent leurs Terres. Car comme tout le monde, ils ont besoin d’argent, tout cela d’ailleurs pour finalement se retrouver dans la même misère... J’ai été voir le maire qui m’a permis d’utiliser le nom du village. Je n’ai pas la prétention de dire que grâce au projet, le village va vivre, mais il bénéficie du bruit qu’il suscite, et chaque commerçant touche des bénéfices sur un disque vendu chez lui. Avec ce projet, on a intégré la « famille Arambolienne » car l’histoire ne comporte pas seulement un disque ou un film. On voulait créer un mouvement qui génère de bonnes vibes, où tout le monde devient créatif. Il y a beaucoup d’occidentaux maintenant vivants chez les Indiens. De 200 / 300 personnes, on est passé à 1800. Tous ces gens-là louent ou partagent des bouts de terrains aux Indiens. Le succès du projet a créé un véritable appel d’air, avec la multitude d’activités qui en découle : designers, boutiques de fringue, école de musique, salle de concerts, cours de danse, restaurants, activités sportives, spirituelles et artistiques diverses … Arambol est devenu une sorte de village d’Astérix, un esprit communautaire fort, mais qui respecte avant tout la tranquillité individuelle, car l’expérience des erreurs passées demeure. »
Propos recueillis par Anne & Julien
Novembre 2007